Introduction 

“Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre” disait Winston Churchill. Cette phrase pourrait être considérée uniquement comme une tournure élégante sans substance véritable, mais force est de constater que la réalité tend à la valider et à créditer son auteur comme ayant un sens de l’observation aigu et une large connaissance des faits historiques. Des causes entraînant les mêmes conséquences se sont constatées à divers endroits du globe. 

Cependant, dans cet exposé, nous nous concentrerons sur l’Afrique et plus spécifiquement sur deux personnages qui illustrent ce phénomène de cycle. En effet, nous analyserons les similitudes entre le “potentat arabe” nommé Tippo Tip et le président actuel du Rwanda, Paul Kagame, tous deux controversés pour leurs activités macabres. Nous tâcherons alors d’identifier les causes et conséquences de l’émergence de ce type d’individus, le rôle qu’ils jouent au sein des peuples africains et nous essaierons d’en dégager des leçons pour un avenir plus solidaire entre africains et plus favorable pour la sécurité et la prospérité de ses habitants. 

De qui parle-t-on ? 

Commençons par décrire notre premier personnage, en la personne de Tippo Tip, de son nom véritable Hamad bin Muhammad bin Juma bin Rajab el Murjebi, né à Zanzibar en 1837 (selon plusieurs sources concordantes ; certaines, moins précises, indiquent autour de 1835). Son surnom, Tippo Tip, serait, selon la version la plus répandue, un qualificatif pour désigner sa richesse qu’il parvenait à engendrer en grande partie grâce à l’usage d’armes à feu, dont le son reproduisait vaguement la prononciation de ce surnom. Il était un “marchand” d’ivoire et d’hommes et femmes contraints à l’esclavage. Il était issu d’une lignée métissée d’arabes (provenant d’Oman et/ou de Hadramaout installés en Afrique orientale depuis le VIIIè siècle) et d’afro-descendants de la région de l’Est africain. Il opéra en tant que caravanier dès ses jeunes années d’homme. Il se fit une réputation de commerçant et chef de guerre redoutable, qui soumettait des chefs traditionnels locaux, dont il tirait pour la plupart des butins significatifs et des femmes et hommes qu’il soumettait à la servitude pour ensuite les vendre. Son “commerce” s’étala jusqu’à l’actuel Kivu. Chose notable dans le parcours du personnage est qu’il a fait la rencontre de Henry Morton Stanley auprès duquel il accorda ses services, contre rémunération, pour régenter une région (Stanley Falls) au sein de laquelle le missionnaire(1) américain et vétéran de la guerre de sécession, s’était déployé. Stanley était alors lié à la Compagnie britannique impériale d'Afrique de l'Est. La contribution de Tippo Tip sera importante pour les objectifs du journaliste, notamment en mettant à disposition du missionnaire des accompagnateurs africains asservis. 

 

Le second personnage nous est contemporain. Il s’agit de Paul Kagame, le président actuel du pays dit des mille collines. Né en 1957 au Rwanda et issu de la noblesse dudit pays, il fut dès son plus jeune âge exilé en Ouganda lors de conflits internes rwandais opposant les dites ethnies Hutus et Tutsis. Dès ses premières années d’adulte, il rejoint les rangs de l’armée de résistance nationale (NRA) dirigée par Yoweri Museveni, qui renversera Milton Obote et deviendra alors président de l’Ouganda. C’est de cette base arrière que Yoweri Museveni soutiendra Paul Kagame afin de mener une guerre de reconquête du pouvoir des militaires Tutsis au Rwanda. S’ensuivra les épisodes douloureux des guerres et génocides inter-rwandais entre 1990 et 1994. Il est de notoriété publique que Museveni et Kagame sont notamment soutenus par les grandes puissances anglo-saxones, Etats-Unis en tête (puis viennent la grande-bretagne et le Canada -souvent oublié-), sur grand nombre d’initiatives qu’ils ont entrepris, y compris les guerres pour l’accès au pouvoir au Rwanda par Paul Kagame dont certains observateurs, tels que le camerounais Charles Onana ou encore le congolais Patrick Mbeko, font remarquer que le parcours des troupes (officielles et officieuses; tel que le M23, milice soutenue en sous main par le Rwanda) suit inexorablement les zones dans lesquelles se trouvent les richesses minières de la République Démocratique du Congo, qui connaît depuis lors une crise sécuritaire et sanitaire sans précédent avec son lot de massacres et de viols perpétrés la majeure partie du temps contre des civils. 

 

Les similitudes 

Bien qu’il existe des différences notables entre les deux personnages, tels que le fait que l’un fut “grand commerçant” et l’autre chef d’état, nous pouvons néanmoins tirer quelques traits communs. 

L’une des similitudes tient au fait évident qu’ils soient chacun d’eux originaires de l’est de l’Afrique. Parmi les autres similarités davantage notables, nous pouvons identifier le leadership guerrier des deux personnages qui se sont illustrés par des victoires aussi sanglantes que significatives pour leurs bénéfices (Tippo Tip en ivoire, femmes et hommes captifs, Kagame en pouvoir politique et ressources naturelles notamment). Leur avancée macabre vers l’est du Congo, lieu où chacun des individus mentionnés a tiré, en grande partie via l’extorsion, le viol et le pillage, des revenus conséquents, constitue également un point commun. Un autre élément significatif pouvant être mis en avant est le lien avec des entités occidentales ayant des velléités d’installation, d’exploitation et/ou d’influence en Afrique de l’Est. Pour Tippo Tip, cela se manifestait par son aide (rémunérée) à Stanley, lui-même mandaté notamment par le roi Leopold II et par la Compagnie britannique impériale d'Afrique de l'Est. Pour ce qui est de Paul Kagame, il s’agit des Etats-Unis d’Amérique et de la Grande-Bretagne principalement; Paul Kagame, qui entretient d’ailleurs des liens étroits avec Bill Clinton, président en exercice lors de sa conquête du pouvoir. 

Un aspect supplémentaire peut être mis en commun : l’un et l’autre se sont illustrés dans la marchandisation des êtres humains; le fait d’actualité concernant la possibilité d’envoi en terres rwandaises de naufragés de guerres et économiques(2) foulant le sol anglais illégalement souligne bien ce point. 

Le dernier élément et non des moindres qui lie les deux personnages est que chacun se considère comme différent des “autochtones” de l’Est de l’Afrique. En effet, autant Tippo Tip se réclame d’une ascendance royale arabe, autant Paul Kagame fait parti d’un mouvement idéologique se proclamant de tribus Hamitiques et Nilo-hamitiques (c’est-à-dire provenant du nord-est de l’Afrique, au niveau de l'Égypte et du Soudan, puis étant descendus en longeant le Nil). C’est cette “différence”, teintée sans nul doute de suprémacisme, qui permettra à l’un de mettre en place un système de commerce d’êtres humains des populations d’Afrique de l’Est autochtones et à l’autre de mener une guerre d’appropriation de terres sous faux drapeaux avec les conséquences humanitaires et sanitaires que l’on connaît (dont le bilan actuel s’élève à plus de 10 000 000 de morts pour la population de la République Démocratique du Congo en plus de trente ans de conflits). Ce trait identitaire ouvrira à l’un comme à l’autre la fenêtre psychologique leur permettant de n’avoir aucune contrainte morale à s’allier avec des éléments extérieurs à l’Afrique au détriment des populations autochtones, pourvu que le butin soit conséquent et qu’un gain de pouvoir significatif soit au rendez-vous. 

 

Quelle leçon pour l’Afrique ? 

Alors que le panafricanisme gagne lentement, mais semble-t-il sûrement, du terrain à l’ouest de l’Afrique au travers de la prise de pouvoir de dirigeants s’affirmant comme affiliés à cette idéologie, soit dans les paroles soit dans les actes, nous voyons que nous en sommes encore loin en ce qui concerne le centre et l’Est de l’Afrique. En effet, jusqu'à aujourd'hui, nous constatons une cristallisation identitaire tribale et/ou religieuse qui prend largement le pas sur des considérations de solidarités inter-africaines. Là où le panafricanisme contemporain martèle la grande responsabilité des états et autres organisations occidentales ainsi que la mal gouvernance de certains chefs d’états africains quant aux maux de l’Afrique, il semble qu’il y ait un paramètre qui soit peu considéré ou adressé à l’heure actuelle et qui constitue pourtant significativement un frein pour une réelle inclusivité inter-africaine. Il s’agit de la “sur-identité tribale” ou encore religieuse qui fonctionne comme un marqueur marginalisant et qui offre un boulevard à toute velléité de domination d’un groupe africain sur un autre. Bien que les matériaux livresques existent en quantité suffisante pour permettre de lier les différents peuples d’Afrique les uns aux autres et pour  établir une “maternité” africaine sur les spiritualités les plus couramment représentées en Afrique, toutefois, cela ne semble pas toucher la sensibilité des populations concernées. Il apparaît alors nécessaire de faire barrage aux dirigeants contaminés par ces idéologies de divisions, de mener une bataille intellectuelle profonde et acharnée afin qu’une unité africaine prévale sur les sentiments tribaux de tout africain et que cela se pérennise au sein des vagues de générations qui se succéderont que ce soit au nord, au sud, à l’ouest et à l’est du continent. 

 

Conclusion 

Bien qu’un travail important d’unification ait été réalisé et est toujours en cours auprès des sociétés civiles des différents pays d’Afrique de l’ouest, il semble exister encore un vide au sein des populations du centre et de l’est qui restent profondément empêtrées, et ce avec des conséquences dramatiques, dans des considérations tribales et/ou religieuses. Au travers de l’exposition des similarités des deux personnages précités, nous mettons en évidence que sans un adressage vigoureux de réponses à cette problématique de différenciation ethnique ou religieuse exacerbée entre africains, la critique des prédateurs exogènes aura beau être faite, cela ne réglera pas pour autant un des plus grands fléaux qui gangrènent le continent. En effet, il semble nécessaire d’identifier les idéologies et autres mouvements capables de suprémacisme(3) ou séparatisme afin de mener une contre offensive médiatique (à minima) auprès des sociétés civiles et des corps politiques ouverts permettant de construire au sein des populations africaines une identité avec laquelle ils s’intègreraient pleinement comme contributeur de l’essor de l’unité africaine, la seule option qui permettra d’apporter sécurité, prospérité et leadership mondial à l’ensemble du continent mère. 

 

Sources, annotations et bibliographie : 

 

(1) :  Nous employons ici volontairement le terme missionnaire plutôt qu’explorateur car effectivement, il était envoyé sous mission par le Roi Léopold II qui possédait à titre personnel le territoire du Congo. 

 

(2) : Nous retenons le terme naufragé plutôt qu’immigré pour marquer le caractère systémique et global du phénomène et ne pas le circonscrire à une démarche individuelle sans lien avec des faits de guerres ou de prédations économiques.

 

(3) : En effet, certains experts (notamment l’ex homme politique Bernard Debré et le journaliste d’investigation Charles Onana) mettent en avant que les appétits du pouvoir rwandais envers son voisin congolais (et dans une moindre mesure son voisin burundais) sont justifiés par la volonté de créer un “empire Hima-Tutsi” qui s’accaparerait par cette occasion de ressources notables permettant de consolider son pouvoir dans la région et son influence dans le monde au vu de la demande mondiale sur les minerais stratégiques. 

Cet article vous a-t-il été utile ?
6 sur 6 ont trouvé cela utile
avatar
Pathy LUTIKU
@plutiku
Rédacteur engagé, je m'efforce de mettre en lumière l'histoire trop souvent méconnue des Afro-descendants et de décrypter les complexités de l'actualité géopolitique. Convaincu que "Je suis parce que nous sommes" (Ubuntu / Bumuntu), je cherche à créer des ponts entre les cultures et à favoriser une meilleure compréhension du monde qui nous entoure.