Hommage flashback – Winnie : La préservation de l’héritage de Mandela

La journée du 2 avril 2018 a été marquée par un décès qui a attristé bon nombre de sud-africains ainsi qu’une grande partie de la communauté internationale. Ce décès est celui de Winnie Nomzamo Winifred Zanyiwe Madikizela-Mandela, dite Winnie Mandela. D’aucuns s’accordent à dire que l’Afrique a perdu la dernière grande figure de la lutte anti-apartheid et une grande dame de la lutte pour l’émancipation de l’Afrique, dans la lignée de Kimpa Vita et de la reine Nzinga du royaume Kongo ainsi que de Taytu Betul d’Ethiopie, bien que la mission qu’elles ont endossée dans l’existence qui leur a été accordée ait été différente de l’une à l’autre.
Winnie Mandela a œuvré pour la lutte anti-apartheid dans l’ombre de feu Nelson Mandela. C’est à partir de la période d’emprisonnement de Madiba(1) que Winnie commencera à se faire connaître et à tenir une posture d’héritière de la lutte de celui qui était encore à l’époque son mari. Durant cette période, elle développera une attitude de fermeté et une posture intransigeante qui engendrera un traitement médiatique particulièrement hostile. Néanmoins, au regard de l’histoire de la lutte anti-apartheid, du contexte personnel de Winnie, quels sont les mécanismes qui ont entrainé cette couverture médiatique désavantageuse ? Quelles sont les raisons qui ont contribué à l’éloignement de vision entre Nelson et Winnie ? En quoi Winnie sera la perpétuation de la lutte délaissée par Nelson Mandela?

Il était une fois Winnie…

Winnie est née le 26 septembre 1936 à Bizana, dans la province du Cap (Afrique du Sud).

D’un naturel timide, son union avec Nelson Mandela en 1958 la transformera à jamais. Ce dernier exploitera le potentiel qu’elle avait en elle de ténacité et d’ardeur. Il confie dans ses mémoires qu’en même temps qu’il la courtisait, il s’attelait à forger en elle une conscience permettant de faire d’elle une partenaire de lutte.

Leurs instants de vie commune prendront fin rapidement, pour cause : la condamnation à perpétuité de Nelson Mandela en 1964 pour sédition (2).

Durant ce chapitre de sa vie, en l’absence de son mari, Winnie Mandela poursuivra la lutte et traversera un passage particulièrement sombre, avec des attaques psychologiques et physiques émanant des forces pro-apartheid. Un voile stigmatisant sera jeté sur elle, l’accablant de plusieurs dérives d’ordre judiciaire ainsi que moral. Néanmoins, elle gardera le cap vers la sauvegarde de sa dignité et de sa vision d’une Afrique du Sud libérée du régime de l’apartheid.

Les facteurs de libération de Nelson Mandela et l’éloignement avec Winnie

La libération de Mandela a notamment été permise grâce à la bataille de Cuito Cuanavale(3) lors de la guerre d’Angola, durant laquelle les soldats cubains, au côté du MPLA (Mouvement Populaire de Libération de l’Angola) et du SWAPO (mouvement national namibien installé en Angola), ont contribué à défaire les factions armées de l’UNITA (Unité Nationale pour l’Indépendance Totale de l’Angola) et du FNLA (Front National de Libération de l’Angola) soutenues par le régime de Pretoria ainsi que les USA. Nelson Mandela déclarera d’ailleurs ceci, après sa sortie de prison, à propos de cette bataille : « Cuito Cuanavale a marqué un tournant dans la lutte de libération du continent et dans la lutte contre le fléau de l’apartheid dans notre pays! ». La position de Pretoria de maintenir Mandela en prison était donc devenue intenable, d’autant plus qu’une campagne promotionnelle à son avantage, dans laquelle beaucoup d’artistes à renommée internationale ont contribué, rendait visible aux yeux du grand public la lutte anti-apartheid et discréditait le régime tenu par Frederik de Klerk qui l’avait hérité de ses prédécesseurs dont le ségrégationniste radical Pieter Bhota(4).

Lors de la sortie de prison de son mari, Winnie demeurera ferme sur ses positions en réclamant justice pour les crimes commis lors de l’apartheid et s’éloignant des manœuvres du pouvoir tentant de la soudoyer. Dans le même temps, Nelson Mandela entamera un virage jugé complaisant par beaucoup de noirs sud-africains envers les « anciens bourreaux ».

Winnie : l’héritage « jusqu’au boutiste » de Mandela

Winnie a montré son indépendance d’opinions et de paroles lorsqu’elle s’est positionnée contre le fonctionnement présumé corrompu de l’ANC, le parti indissociable de Nelson Mandela. Consciente d’une organisation patriarcale de l’ANC, inhérente à la structure des partis héritée de la colonisation, elle avait des positions avant-gardistes sur le féminisme tel qu’il est actuellement exprimé en Afrique. Ceci, ainsi que ses prises de positions fermes sur tous les sujets qui pouvaient entraver l’émancipation des noirs sud-africains et de l’Afrique en général l’ont identifié comme une femme absolument intransigeante. Cette intransigeance l’a placée dans la ligne de mire des responsables sud-africains blancs et de leurs alliés qui ont dû renoncer à faire d’elle la première dame modèle et servile qu’ils avaient envisagé à la sortie de prison de Nelson Mandela. Certains historiens laissent penser que les dissensions dans le couple Mandela se sont accentuées du fait de la divergence sur les négociations qui ont amenées à la libération de Nelson Mandela. Winnie n’aura donc rien retranché à ses convictions même au péril de ce qu’il restait de son mariage et de l’avantage que le statut aurait pu lui conférer. Elle ira même jusqu’à déclarer publiquement que la politique économique menée lors de la présidence de Nelson Mandela s’est faite « en favorisant l’économie blanche ».

Il est donc peu étonnant de constater une couverture médiatique hostile sur Winnie Mandela au long de sa vie et un traitement relativement modeste des journaux occidentaux lors de son décès.

Toutefois, toute personne étant sensible aux causes d’émancipation des africains et des afro-descendants ainsi qu’au féminisme appliquée aux spécificités africaines (souvent appelé « afro-féminisme) se doit de louer cette grande dame qu’était Winnie Mandela. Au-delà d’avoir été la partenaire de vie d’une icône mondiale, elle a été l’illustration de la survie de la mentalité de dignité magistrale des figures féminines africaines passées. Elle aura, en outre, été la continuation symbolique de la lutte délaissée par un Nelson Mandela vieillissant et usé par 27 années d’enfermement. Elle aura repris symboliquement le flambeau de son mentor. Alors même que Nelson aura perdu sa vigueur dans la lutte pour l’égalité des noirs sud-africains, Winnie sera restée la perpétuation guerrière de Mandela.

 

Pat Elikya Delaverve

Sources & annotations :

  1. : Nom affectueux donné par les sud-africains à Nelson Mandela
  2. : Instigations et mouvements en vue d’un soulèvement contre une autorité
  3. : Du 13 au 20 janvier 1988
  4. : Respectivement présidents de l’Afrique du Sud de 1994 à 1996 et de 1984 à 1989

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