La tontine

Introduction 

Le système bancaire tel que nous le connaissons aujourd’hui est régi par un ensemble de règles qui ne permettent pas toujours à tout le monde d’y avoir accès. Cette difficulté d’accès à ce système est encore plus perceptible dans bon nombre de pays du continent Africain. Comment font donc les populations pour investir et épargner simultanément ou encore réaliser leurs projets de vie sans avoir recours au système bancaire ? 

Nous avons déjà tous entendu voire utiliser l’adage seul on va vite mais ensemble on va  plus loin qui permet de mettre en exergue la force du collectif pour l’atteinte d’un objectif commun. Ce proverbe issu de la culture africaine illustre parfaitement le système adopté par les populations de ces pays, leur permettant ainsi de trouver une alternative efficace au système bancaire tel que nous le connaissons aujourd’hui et de mobiliser leurs épargnes domestiques. Cette alternative est plus communément connue sous le nom de tontine.

La tontine de quoi s’agit-il?

a. Définition de la tontine

La tontine est une opération par laquelle des épargnants conviennent de mettre en commun, pour un temps donné, leur épargne qui sera partagée à l’échéance entre le/les dernier(s) survivant(s).

Il n’est pas rare que cette convention unisse des personnes possédant des liens familiaux, de voisinage, d’amitié, professionnels, socio-professionnels ou claniques. Ceci est particulièrement vrai dans les pays où la pratique tontinière est « clandestine ».

Dans tous les cas, les membres de la tontine mettent en commun des biens ou des capitaux en cotisant à intervalles réguliers afin de répondre à des besoins particuliers ou collectifs.
En Europe, elles sont des formes particulières de sociétés d’assurance mutuelle.

b. Origine de la tontine 

Aujourd’hui une pratique incontournable en Afrique, cela n’a pas toujours été le cas, bien au contraire. Les premiers écrits faisant mention de tontines en Afrique remontent à 1952. L’« esussu », nom de la tontine au Nigéria, aurait cependant existé depuis le milieu du 19ème siècle.

Le tableau suivant nous montre tout d’abord la grande diversité des tontines africaines, et le fait qu’on les rencontre parfois sous la même appellation dans des pays différents.

Sénégal NathPiyeBakaryDambele
GambieOsussu    
Guinée SerekeleKondiani 
Sierra LeoneAsussu    
LiberiaEsussu    
Côte d’Ivoire  DiariWari 
GhanaSusu Nanemei  
Bénin SokoueSoAdjolou 
TogoSusuadassiSo Omo
NigeriaEsussuDashiBamOha 
NigerAsussuAdashi   
Mali DashiPariTonKeita
Burkina Faso AdossaPareNaamTintani
Tchad  Pare Tchackin
R.C.A.Likelemba    
Cameroun DjanggiMandjounNtsuia 
Gabon   Sokode 
Congo KitemoMoziki  
ZaireLikelembaKitemoOsassaBandal 
RwandaIbilemba YamaFrangaOmosanjiro
Egypte  Gameya  
Soudan  KhattaSanduk 
Ethiopie  EkubEdir 
OugandaChilemba    
KenyaObilimba Harambee  
MalawiChilemba Katapila Chilezolama
ZambieChilemba    
ZimbabweChilemba    
Madagascar  Fokontany  
Afrique du SudStokfelMahadisama ChituChita

Mode de fonctionnement

Dans les pays où elles ne sont pas reconnues par les autorités, l’organisation des tontines reste traditionnelle. Même si les règles de base sont régies par quelques écrits, c’est la parole donnée qui demeure le ciment de ces associations.

a. Comment créer une tontine ?

La plupart du temps les adhérents sont d’origine rurale et se connaissent. L’adhésion est donc sélective, on parle alors de tontine fermée, et cette sélectivité par la connaissance (clan, famille, voisins, quartier, …) en assure le succès.

Le lien social d’une tontine est fort en Afrique, les participants étant des amis ou de la famille. Refuser de payer, rembourser sa part c’est risquer de se faire exclure de son cercle de proches. Il y a ainsi obligation d’honorer sa dette (cotisations) sous peine d’exclusion sociale. 

La tontine agit donc comme une incitation au travail, puisque les participants se doivent de rembourser l’argent ou les services empruntés.

La confiance joue ici un rôle prédominant car elle est garante de sécurité.

Les tontines ouvertes sont plus larges. Elles sont créées à l’initiative d’une personne ou d’un groupe de personnes qui se connaissent, forment le noyau dur et parrainent d’autres membres qui à leur tour en parrainent d’autres. Ces personnes n’ont pas de liens entre elles. C’est sur la taille du cercle tontinier et la nature de ses membres que reposent la confiance et la sécurité.

b. Durée de la tontine

La durée d’une tontine dépend des accords conclus lors de sa création. La durée peut être d’un cycle unique ou d’un cycle renouvelable par reconduction automatique. La reconduction automatique peut être illimitée.

c. La vie de la tontine

Dans les pays africains, les réunions des membres sont particulièrement importantes et ont lieu très régulièrement. La présence de chaque membre constitue une obligation sous peine de sanctions et de perte de confiance vis-à-vis des autres participants.

C’est au cours des réunions que sont prises les décisions. Ces réunions existent également dans les tontines asiatiques mais elles ne jouent pas le même rôle. Les réunions sont beaucoup plus informelles en Asie qu’en Afrique.

d. Gestion et financement de la tontine

Le président de la tontine est généralement issu du cercle des fondateurs. Il assure le bon fonctionnement de la tontine, préside les réunions, assure l’exécution des décisions, etc. La confiance qu’il dégage est un atout majeur dans la recherche et l’adhésion de nouveaux membres.

Il est souvent encadré de vice-présidents, d’un secrétaire qui tient les archives, assure le respect du règlement interne et contresigne tout acte de paiement. Enfin le trésorier est responsable des fonds collectés et son capital personnel est garant de tout écart qui pourrait survenir entre les comptes de la tontine et les fonds perçus.

Les différents types de tontine

Il existe plusieurs types de tontines, chacune d’entre elles étant, dans sa composition, à dominance professionnelle ou géographique. Les tontines professionnelles ou socioprofessionnelles sont les tontines de cadres, de fonctionnaires, d’agriculteurs, d’artisans, de commerçants, d’entreprises… 

Les tontines géographiques sont les tontines de quartiers, de villages, des Africains en France, de l’élite en R.C.A. … 

On peut distinguer trois types principaux de tontines : les tontines mutuelles, les tontines commerciales, et enfin les tontines financières.

a. Les tontines mutuelles

Ces tontines sont les plus répandues. Elles reposent sur la solidarité entre membres qui se connaissent bien. Les tontines mutuelles peuvent être définies comme des fonds d’épargne rotative où les levées bénéficient à chacun des sociétaires selon un ordre préétabli, mais révisable. Chacun peut prêter et emprunter et remplacer une créance par une dette. Ces créances et dettes ont plusieurs caractéristiques particulières : 

  • Elles ne sont assorties d’aucun intérêt. En effet, les créances ne rapportent rien, et les dettes ne coûtent rien non plus. Ainsi, l’épargne et le crédit sont gratuits ;
  • Il n’y a pas d’intermédiaire. Tous les adhérents ont certes des créances et des dettes, mais ils les ont les uns envers les autres du fait que la tontine ne dispose pas d’une personnalité juridique propre ; 
  • Les créances et les dettes se compensent parfaitement tout au long du cycle et s’annulent au dernier tour. L’accumulation n’est ici que temporaire. 

b. Les tontines commerciales

Dans cette forme de tontine, les fonds sont collectés par un tiers qui a pris l’initiative de la création du groupe et qui joue le rôle de banquier, prélevant une commission pour le service qu’il rend afin d’ajuster au mieux l’épargne collectée et les prêts déboursés. 

Dans cette forme de tontine, on peut également parler de créances et de dettes. En effet, la créance du client augmente au fur et à mesure qu’il dépose son épargne chez le tontinier, qui lui, à l’inverse voit sa dette augmenter d’autant. La créance des clients et la dette du tontinier sont la contrepartie l’une de l’autre : elles progressent à chaque versement et diminuent lors du remboursement. Les caractéristiques de ces créances et de ces dettes sont les suivantes : 

  • Elles s’accompagnent, contrairement à celles des tontines mutuelles, d’un intérêt. Mais cet intérêt est négatif puisque c’est le client qui le paye pour que son argent soit en sécurité. En général, il est de 3% ; 
  • Il n’y a toujours pas d’intermédiaire. Le tontinier ne prête pas aux uns ce qu’il a reçu des autres, mais il y a un agent avec lequel tous les clients sont en relation, et sur lequel ils ont tous une créance juridiquement identifiée. Cette créance est matérialisée par la carte émise au nom du tontinier qui l’a remise à chaque client et dont il coche une case à chaque versement. Elle est un titre de créance dont la validité a déjà été reconnue en justice. Si le client la perd, le tontinier peut refuser de le rembourser…mais il a plutôt intérêt à garder la confiance de ses clients.
  • La dette du tontinier et la créance de ses clients progressent parallèlement jusqu’au remboursement. Ici également, l’accumulation est temporaire, mais elle est régulière car les versements s’échelonnent selon un échéancier prévu d’avance. Ainsi, la détermination de la valeur de ces créances et de ces dettes est plus facile car très souvent, les clients qui viennent d’être remboursés reprennent aussitôt leurs versements. 

c. Les tontines financières

Contrairement aux tontines commerciales, où l’on cherche au maximum à récupérer l’argent déposé, les dépôts effectués ici par l’ensemble des adhérents sont mis aux enchères selon des modalités statutairement définies.

Le participant le plus offrant paie donc un intérêt pour emprunter l’argent de la tontine. Le taux diminue à mesure que les tours se succèdent puisque les candidats sont de moins en moins nombreux et que la durée restant à courir est de plus en plus courte. Le produit de ces enchères est ensuite réparti entre les participants qui, quelle que soit leur propre enchère, se trouvent rémunérés de leurs propres versements. L’intérêt est négatif pour ceux qui ont besoin d’emprunter rapidement, et positif pour ceux qui ont pu attendre. 

L’intérêt n’est pas le prix d’équilibre de l’offre et de la demande de liquidité à un moment donné, il résulte de l’étalement pendant le cycle des besoins de chacun. 

Pour clore, soulignons que la part de cotisation varie d’une tontine à une autre en fonction du niveau des revenus des membres et des objectifs qu’ils visent. 

En outre, les divers systèmes des tontines qui peuvent exister se distinguent les uns des autres par les conditions d’adhésion, le nombre des membres, le montant d’adhésion et la périodicité des contributions, le mode de gestion, l’emploi des fonds, le mode de remboursement des prêts etc.

L’utilité de la tontine

La difficulté d’accès au système bancaire rend presque vital le système tontinier. Il agit en tant que micro-crédit, ouvert pour les proches. Chacun des individus peut à son tour emprunter dans la tontine, à condition de rembourser. L’association rotative de l’épargne et du crédit fait donc référence au système selon lequel les individus empruntent chacun leur tour, pour ensuite rembourser. 

Le rôle des tontines peut être :

a. Social

Le rôle de la tontine est avant tout social dans les pays africains. La tontine privilégie le groupe par rapport à l’individu, et peut dicter les comportements. Elle est souvent utilisée comme une caisse de prévoyance, à laquelle chacun des membres adhère en prévision de risques qui peuvent survenir (exemple : maladie, décès, etc.). La tontine est une couverture sociale qui agit dans le cercle familial.

b. Économique

Dans ce cas-ci, l’objectif est d’utiliser les fonds pour des investissements à court, moyen ou long terme, pour des évènements prévus ou imprévisibles, de manière collective ou individuelle. En cas d’usage individuel, l’individu qui souhaite emprunter doit d’abord présenter son projet, qui doit être accepté par le reste des participants. L’emploi des fonds est parfois surveillé par un membre désigné de l’association tontinière.

c. Financier

La tontine peut mobiliser de l’épargne, dans ce cas elle possède un rôle financier. Cette tontine possède la particularité d’impliquer une cotisation périodique. Ces cotisations périodiques peuvent être attribuées au membre qui en a le plus besoin, ou dans le cas d’un ordre préétabli sélectionné initialement par les membres.

La Tontine un système économique au potentiel sous-évalué

Souvent appelée à tort“ la banque des défavorisés” ou encore “l’épargne des faibles”, la tontine comme on a pu le présenter ci-dessus possède de nombreuses vertus qui en font le système économique le plus utilisé en Afrique. Cela s’explique par le fait que l’économie en Afrique subsaharienne est majoritairement informelle et représente 85,8% de l’emploi total sur le continent. C’est d’ailleurs l’une des plus importantes au monde. En outre, 74% des femmes exerçant des emplois non liés à l’agriculture appartiennent à l’économie informelle, tandis que 8 jeunes africains sur 10 sont également employés de manière informelle. Et la tontine se trouve au cœur de cette économie massive.

La tontine repose exclusivement sur des relations de confiance entre ces différents membres ce qui représente également sa principale faiblesse étant donné son bon fonctionnement dépend uniquement de la bonne moralité des membres.

Si la tontine est très populaire en Afrique ce n’est pas uniquement à cause de la difficulté d’accès au système bancaire mais elle possède également un fort ancrage ancestral ce qui lui permet malgré les époques de continuer à perdurer et même de s’exporter en même tant que le départ des africains vers d’autre continent. Pour comprendre ce fort ancrage de la tontine dans la culture africaine, il est primordial de se tourner vers les principaux traits caractéristiques de celle-ci à savoir l’unité, la solidarité, la primeur de l’intérêt du groupe sur l’intérêt personnel, l’entente, l’harmonie et surtout la confiance et le respect de la parole donnée qui font partie des valeurs que prône la culture africaine.

Nous avons de nombreuses illustrations permettant de mettre en avant la capacité de la tontine à pourvoir faciliter la réalisation de projets de grande envergure. L’une des plus célèbres est sans aucun doute la tontine immobilière réalisée par des camerounais au Canada avec pour objectif de base l’acquisition de biens immobiliers mais elle permet au-delà de cela d’apporter des solutions à différentes problématiques  (Tontine immobilière des camerounais). Nous avons comme autre exemple la tontine faite par les chinois à Paris leur permettant ainsi de devenir propriétaire de nombreuses boutiques.

Ces exemples permettent non seulement de montrer de façon concrète la capacité de la tontine à mobiliser l’épargne domestique pour la concrétisation de projet de grande envergure sans toutefois passer par le système bancaire mais aussi que la culture africaine est capable d’apporter des solutions permettant de faire face aux difficultés du monde moderne tout en conservant son identité.

Pour en savoir plus sur la tontine, n’hésitez à suivre le lien suivant La tontine racontée par un expert.

1 Comment

  1. Arnold FANDIO
    mai 7, 2022

    Très bon article, il permet vraiment de mieux cerner le principe de la tontine et son potentiel. Je comprends mieux pourquoi la pratique de la tontine perdure dans le temps.

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