Migrants ou naufragés de la prédation économique ?

Le premier semestre 2019 a commencé avec son lot de désolation pour l’Afrique et ses habitants. Il a été question de catastrophes aériennes en Ethiopie, catastrophes climatiques en Ouganda et au Mozambique et de la recrudescence d’ebola en RDC.

Mais le drame qui retiendra notre attention dans cet écrit sera celui de ceux communément appelés « les migrants ». Des femmes et des hommes prêts à tous les risques pour atteindre l’eldorado européen. Dans leur quête de bonheur illusoire et magnifié, ceux-ci abandonnent tout, entrainant parfois leurs enfants dans ce qui semble être leur seul lueur d’espoir d’une vie plus agréable leur permettant au passage d’aider les proches restés sur le continent. Ces individus, dont le terme migrants, rempli d’une connotation péjorative, leur soustrait une grande part de leur humanité. En faisant des personnages errants, des fantômes noirs, visibles qu’au grès de certaines circonstances hasardeuses pour les riverains des pays de destination ou dramatiques lorsque leurs corps sont exhibés à la télévision et gisent sans vie.

Au travers d’une brève description du périple tempétueux de ces personnes nous tenterons d’évoquer les raisons profondes de cet exode en mettant en avant les responsabilités de chacun des acteurs concernés.

Un paradis pavé de mauvaises intentions

Agadez (Niger), le soleil est à peine levée et la voix des rabatteurs se fait déjà entendre. Ceux-ci sont en quête « d’un client » qui leur permettra de financer le repas de la journée voire un peu plus. Le manque d’emploi a orienté les jeunes hommes vers l’économie de la « débrouille ». L’un d’entre eux parvient à attirer une personne intéressée par la « prestation ». De quoi s’agit-il ? Nous sommes face à un besoin de se rendre dans le « paradis » occidental auquel répond l’offre de mise en contact des rabatteurs avec des passeurs divers, qui peuvent aussi bien être originaire de l’Afrique sub-saharienne que d’Afrique du nord même si la majorité d’entre eux était originaire, pour les années 2014-2015 par exemple, d’Egypte ou de Tunisie. De l’aveu des rabatteurs, leur conscience est interpellée lorsqu’ils captent un client. Ils sont bien informés de l’incertitude qui attend ces personnes assoiffées de construire un avenir meilleur et de fouler le sol du continent matérialisant tous leurs espoirs. Les voyageurs sont généralement très rapidement pris en charge par les passeurs qui organisent leur départ via une barque de fortune pour assurer leur traversée. La nuit, la promiscuité, l’insalubrité, l’affluence. Tous ces éléments permettent de rendre compte de ce qu’il faut endurer pour effectuer la traversée. Viennent se rajouter à cela le stress d’être appréhendé par les patrouilleurs des côtes européennes ou pire, s’échouer au beau milieu de la méditerranée sans grand espoir d’en réchapper. Ce scénario de parcours, bien que peu reluisant, reste néanmoins le cas nominal. Mais un autre parcours existe. Celui qui nous fait sombrer dans les abysses de la bassesse la plus ignoble de l’humanité. Celui qui nous rabaisse à une condition d’Êtres régis par des considérations uniquement matérielles et physiques. Le comble de l’individualisme, de l’afrophobie et de la négation d’autrui. En effet, dans certains cas, les personnes en question sont confiées à des individus, pour la plupart des lybiens. Croyant qu’il s’agit de simples passeurs, il est en réalité question de marchands d’esclaves. Ceux-ci sont armés et exercent une pression sur les voyageurs afin qu’ils leur obéissent au doigt et à l’œil. C’est comme cela que nous avons eu la reproduction de scènes innommables présentant des individus les uns placés à côté des autres dont les prix sont énumérés pour un type de prestation auquel ces personnes pourraient être qualifiées. En cas de rébellion, contestation ou tentative d’évasion, ces personnes sont battues avec des méthodes que la décence ne permet pas d’évoquer. Quant au sort réservé aux femmes, il est encore pire. Beaucoup d’entre elles sont violées par ces esclavagistes lybiens ou autres arabo-prétendument musulmans(1) et sont également torturées. Sans parler du commerce illicite des organes de ces clandestins que les médias osent à peine évoquer. Nous ne pouvons imaginer la détresse suscitée par ces évènements. En réponse à celles-ci, qu’entendons-nous de la part des responsables politiques africains ?

Silence complice ou impuissance des chefs d’états africains ?

C’est un silence assourdissant qui émane de la part de ces dirigeants. Pour tenter de savoir quelle est la cause de leur posture, il faudrait faire un exercice extrêmement délicat mais essentiel. Il s’agirait de se mettre à leur place. Il faudrait considérer que ces derniers estiment, même si cela peut paraître aberrant pour beaucoup, qu’ils font de leur mieux pour le développement de leur pays. Et vu qu’ils sont complètement déconnectés de leur population et qu’ils vivent dans des conditions exubérantes là où leurs peuples ne constatent que délabrement dans leur pays respectif, ces dirigeants doivent considérer ces personnes qui émigrent clandestinement comme des ingrats, voire même des traitres. En effet, pour la spoliation des richesses, le manque de moyens mis dans les services publics, le manque de politique économique favorisant l’emploi, etc… Ces leaders politiques s’attendraient à ce que leur peuple leur dise à l’unisson « merci ». Attendant ces manifestations de gratitude, ceux-là retournent la « politesse » aux candidats à l’expatriation clandestine en leur opposant un silence digne d’un cimetière. Malgré la couverture médiatique et les interventions de divers chefs d’Etats européens sur le sort de ces individus, ce n’est qu’après d’âpres approches que ces derniers daignent se prononcer sur le sujet. Reconnaissons, par soucis de justesse, quelques sorties plutôt audacieuses de certains, notamment Idriss Deby Itno qui s’était dit prêt à déployer des troupes en Lybie. Mais ces paroles ne se sont malheureusement pas accompagnées d’actes et demeurent un artifice pouvant agir partiellement en surface mais ne permettra certainement pas de régler le fond du problème.

Les raisons de l’exode

La chute de Mouammar Kadhafi a mis en lumière le vaste phénomène de la migration africaine vers les pays européens(2). Alors que ceci était camouflé derrière des accords entre la Lybie, du temps du règne du guide lybien, et l’Europe, pour qu’il y ait une limite virtuelle contenant les tentatives de gagner la mer méditerranée, la nouvelle donne géopolitique montre l’étendue de la tension socio-économique des pays africains. Parmi ceux-là les plus pourvoyeurs d’émigration sont la Guinée (Conakry), la Côte d’Ivoire, l’Erythrée et le Nigéria. Quant à ceux nommés « réfugiés » pour cause de fuite de pays en guerre, ils proviennent massivement de la Syrie, d’Irak et d’Afghanistan. Le cas des réfugiés mis à part, il n’existe pas forcément de cause commune et homogène aux différentes migrations selon le pays d’origine. Si bien qu’un Erythréen, souhaitant se soustraire au régime autoritaire imposant un service militaire obligatoire et fuir une économie en difficulté du fait notamment de l’onde de choc de la guerre d’indépendance contre l’Ethiopie, des sanctions économiques et des conflits territoriaux avec son voisin Djiboutien, affiche des raisons de départ différentes d’un Ivoirien subissant le paradoxe d’une économie avec un taux de croissance de 7% de moyenne depuis 2011 mais qui ne parvient pas à endiguer la grande pauvreté (45% environ) subsistant dans le pays. Ces jeunes gens souvent dépourvus d’emploi stable sont incités à l’exil par d’autres personnes qui s’emploient à cultiver le mythe d’un El dorado européen, accentuant ostentatoirement les traits de réussites de certains émigrés et minimisant atrocement les nombreux exemples des échoués ou naufragés. Ceci est à mettre en relief avec l’obstination de la politique économique ivoirienne volontairement soumise au franc CFA dont son contexte d’application induit une focalisation sur le maintien d’un taux d’inflation à moins de 3%, ceci impliquant notamment la limitation de la délivrance de prêts à injecter dans l’économie réelle ; ce qui aurait pourtant le mérite de favoriser la création d’emploi et dans une plus grande mesure, éviter qu’un bon nombre d’ivoiriens tente l’aventure périlleuse de la traversée de la méditerranée.  

Du déficit d’un imaginaire africain

Malgré les récurrents naufrages, les candidats à la migration clandestine ne se démotivent pas et offrent parfois encore à la mer un sinistre met qu’elle recrache aussitôt sur les différentes côtes. Comme nous l’avons évoqué précédemment, les causes de la migration peuvent être différentes pour les clandestins. Néanmoins, il s’agit toujours de contextes soit politiques soit sociaux économiques désavantageux. Le premier dû notamment à l’héritage colonial d’une scission de certaines régions ne respectant pas les réalités de la répartition ethnique, suscitant des tensions intercommunautaires entre pays voisins(3). S’agissant des problèmes sociaux économiques, en plus, dans certains cas, de subir des vestiges coloniaux freinant le potentiel développement économique, nous avons affaire à ce que le professeur Joseph Tchundjang Pouemi appelait la « prédation économique systémique » dont il usait comme définition pour désigner les pays qualifiés de sous-développés. En effet, dans son livre « monnaie, servitude et liberté » il notait la complicité entre les états corrupteurs (généralement d’occident, la France en particulier) et les états corrompus (les pays africains concernés) pour éloigner les dits pays du virage économiquement vertueux de l’industrialisation. Ce qui de facto les éloigne du développement. Et gare aux présidents s’essayant à prendre une orientation contraire à ce funeste arrangement ! Le cas de Thomas Sankara est suffisamment éloquent (nous noterons accessoirement que le professeur Pouemi s’éteignit après un mystérieux empoisonnement)…

Ces deux points ne sont toutefois pas les seules raisons. Il en existe une autre qui pourrait être considérée comme le prérequis qui pourrait faire rempart contre les précédentes. Une formule permet de la qualifier : imaginaire collectif. Il est évident que les personnes qui tentent la traversée de la méditerranée sont davantage séduites par l’imaginaire construit par les pays occidentaux et entretenus par bon nombre d’africains vivant en occident(4), que par un imaginaire africain quasiment inexistant. L’occident soigne son image à grands coups de projecteurs (médiatique et culturel) orientant le prisme de la réalité vers un sur-embellissement. A contrario, l’image de l’Afrique est souvent dévaluée et les africains consomment massivement les programmes médiatiques et culturels provenant d’occident. Le manque de discernement des dirigeants africains les empêche de développer une vision commune (nationale, voire dans une plus grande mesure continentale) et entretenir un « african way of Life » ou un « african dream ». Un imaginaire commun permettant de donner l’espoir d’une existence meilleure même aux plus nécessiteux de la population. Les pays occidentaux ont également leurs tares socio-économiques, mais vous ne verrez que très peu de leurs citoyens en forte difficulté économique souhaiter émigrer vers un pays africain. Ceci parce qu’ils estiment que leur situation ne peut en aucun cas être meilleure en Afrique (malgré tout). Or, pour les africains, que l’on soit ou pas dans une situation de détresse économique, « la promesse » d’une vie meilleure leur est rappelée quasiment à chaque retransmission télé d’un programme occidental, soit pour surévaluer le bien vivre occidental soit pour dénigrer ou à minima dégager de la condescendance envers tout ce qui concerne l’Afrique ; les dirigeants africains étant également dépeints négativement de manière quasi systématique. C’est la construction d’un imaginaire commun qui a permis l’édification d’Israël et qui entraîne des milliers de jeunes juifs à travers le monde à y aller/retourner pour faire leur « Alya ». Que l’on soit opposé ou non au sionisme, force est de constater l’efficacité de la mise au point de cet imaginaire collectif. Une fois cet imaginaire bâti il doit être supporté par un nombre critique d’individus au sein de la communauté (nationale ou continentale) afin de l’entretenir et de faire converger les actions vers celui-ci. On remarquera le nombre significatif d’individus soutenant le projet civilisationnel occidental au travers, certes des organismes visibles (partis politiques dits « mainstream », FMI, Banque Mondial, OMS, et autres ONG,…) mais également de ceux moins visibles (Groupe Bildeberg, La Commission Trilatérale, Brookings Institution, International Crisis Group,  Council Foreign Relations, etc…) sans oublier les organisations carrément opaques tels que la franc-maçonnerie dans lesquels beaucoup de chefs d’Etat africains contribuent curieusement à la bonne marche. Du côté de l’Asie, en nous focalisant sur la Chine, nous avons affaire à un parti communiste qui est une « hyper structure » politique loin de souffrir d’un manque d’adepte (plus de 110 millions). Il s’agit d’ailleurs du plus grand parti au monde. Aucune structure, soigneusement ancrée dans les cultures africaines endogènes et mise en place par et pour les africains, ne propose un modèle idéologique soutenu par une masse critique. Le président Ghanéen récemment reçu à l’Elysée avait tenu un discours digne, enjoignant subtilement ses homologues africains, particulièrement les francophones, à faire preuve de responsabilité face à la crise migratoire et offrir des perspectives économiques à la jeunesse en menant des politiques économiques propres aux réalités du continent même si celles-ci allaient à l’encontre de certaines mesures « orientées » par l’occident ou la France. Ce discours plein de tournures diplomates habilement accusatrices marque espérons-le, un nouvel élan qui inspirera les futurs leaders politiques. Mais la situation étant d’une urgence ultime, les tentatives de traversée désespérée n’attendront certainement pas la prise de conscience des présidents encore aliénés aux procédés politiques clientélistes et leur mise en marche d’un imaginaire commun permettant à tous les africains de conjuguer espoir au futur du continent(5).

Annotation & Sources :

  1. : Plusieurs soldats arabo-musulmans provenant généralement du moyen orient ont fait irruption en Lybie pour aider à la chute de Mouammar Kadhafi. Ils y sont restés après la mort du guide lybien. Le terme « prétendument » veut ici renvoyer à la contradiction de la vie du prophète, qui a eu pour fidèle compagnon notamment Bilal et qui a confié la protection de sa famille à l’Empereur (noir) d’Ethiopie alors qu’il était persécuté par ses « frères » arabes. C’est dire à quel point il avait à minima de la tolérance, à maxima de l’estime pour la peau noire.
  2.  : Rappelons néanmoins que 80% de la migration des africains est intra-africaine. Un arbre qui tombe faisant plus de bruit qu’une forêt qui pousse l’impression du contraire est soutenue par la mise en avant tenant du sensationnalisme par les médias et la réelle détresse des « naufragés ».
  3.  : Particulièrement pour le cas de l’Erythrée, dans une moindre mesure pour le Nigéria qui connait une situation de prédation territoriale d’extrémistes islamistes, poussant à la fuite certains résidents ; L’ironie du sort est que l’Erythrée avait été une colonie italienne, leur ambition s’étant arrêtée à ce pays après avoir essuyé une lourde défaite à Adoua par les Ethiopiens après une tentative d’expansion en 1896(2). Une autre tentative sera menée par Mussolini mais celle-ci échouera également. Les éthiopiens demeureront victorieux devant les velléités impérialistes italiennes.
  4.  : Ceci doit être également mis en perspective avec la période coloniale qui a laissé beaucoup de traces dans l’esprit des gens avec une idéalisation du modèle occidental, au point de constater des attitudes de reniement de soi tels que le port exclusif de cheveux travestissant (« faux cheveux ») ou la dépigmentation de la peau.

 : Notons tout de même le panafricanisme comme imaginaire d’ores et déjà consolidé idéologiquement notamment par son précurseur le plus illustre, Marcus Garvey, et dans la continuité, les travaux de Cheick Anta Diop incitant les générations suivantes d’africains à forger leur base civilisationnelle sur Kemet (Egypte antique), de la même manière que l’occident a édifié la Grèce comme base civilisationnelle. Et de ce fait, (re)devenir le centre névralgique de la connaissance, de la sagesse et de la prospérité. Ceci est d’autant plus pertinent que les travaux de linguistes contemporains tels que Dibombari Mbock démontrent l’unicité originelle des langues africaines (y compris le langage du temps de Kemet), là où le professeur Kalala Omutunde démontre les cohérences de la cosmogénèse entre Kemet et les traditions africaines actuelles.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_migratoire_en_Europe#Origine_des_migrants

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/cote-divoire-la-croissance-economique-ne-retient-pas-les-migrants_3056619.html

http://www.expert-comptable-international.info/fr/pays/eritrea/economie-3

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