Introduction

Chaque individu dès sa naissance se voit attribuer un nom qui permet de l’identifier au sein de la société. Dans certaines régions du monde et notamment en Afrique, le nom d’un individu permet d’obtenir davantage d’informations sur celui-ci car en Afrique un individu est nécessairement un être collectif c’est-à-dire qu’il est le maillon d’une chaîne. Il permet donc grâce à son nom de faire le lien entre le passé, le futur, en un mot l’histoire d’un peuple. On comprend donc pourquoi lors de la période coloniale, afin de briser la chaîne de transmission, il était indispensable d’attribuer des noms venus d’ailleurs et n’ayant aucun lien de près ou de loin avec la culture africaine. Au regard de l’importance que possède le nom, l’attribution de celui-ci ne peut donc se faire de façon hasardeuse. Face à la mondialisation et aux influences des cultures étrangères, quel est l’avenir de l’attribution des noms sur le continent et en dehors de celui-ci?

1. Définition, origine et fonctions du nom

Vous êtes vous déjà demandé ce que serait le monde si le(s) nom(s) n'existai(en)t pas? Les noms ont-ils toujours existé depuis la nuit des temps, depuis l'origine de la terre? Mais au fait, qu’est-ce que le nom? Comment peut-on le définir? 

Pour commencer, référons-nous au dictionnaire Larousse qui définit le nom - dans le domaine du droit - comme l’«appellation servant à désigner une personne physique ou morale dans la vie sociale et juridique». Du fait de son importance capitale dans la vie d’un peuple, de nombreux chercheurs et anthroponymologues (l’anthroponymie étant la discipline de la linguistique qui étudie de manière spécifique l'étymologie et l’histoire des noms) se sont consacrés à cette thématique.

L’acte de nommer est fondamentalement lié à la culture du peuple observé. C’est la raison pour laquelle cet acte peut différer d’un peuple à un autre, d’une région à une autre. Dans la tradition et la culture africaine de manière générale, les noms sont choisis selon les croyances, les parentés et reflètent souvent le destin particulier que l'on souhaite à un enfant. Dans cette même tradition et culture africaine réside l’unanimité selon laquelle l’identité ne se négocie pas. Le nom n’est pas seulement un instrument d’identification. Il permet à une personne de s’identifier par rapport à un peuple. 

Chez la grande majorité des peuples africains, les noms étaient originairement significatifs. Le nom traçait une voie et pouvait ainsi graviter dans le destin de l’enfant. On comprend donc les raisons du soin mis à son choix. Tant que les noms propres furent significatifs, l’importance qui leur était assignée n’avait rien d’absurde ou de puéril. D’autant plus que le signifié du nom d’une personne était associé à son avenir et pouvait influencer son destin. Ainsi donc, dans la culture, la société et la tradition africaine, le nom possède 7 fonctions fondamentales[1]:

  • Fonction d’appartenance : le nom assure pour l’individu la conscience d’appartenance, tant à une lignée qu’à une communauté ou une société.
  • Fonction d’identification : cette fonction est fondamentale car l’on ne peut pas usurper une identité. Le nom reçu assure ainsi pour l’individu une identité propre et unique. Comme le dit la philosophe française Françoise Armengaud, « […] Pour qu’il y ait identité, est nécessaire et suffisant un nom reçu, par lequel on a été appelé, et dans lequel on s’est reconnu. Le reste vient par surcroît, affaire de registre ou de jeu. C’est pour toutes ces raisons qu’unnom ne peut jamais être dépourvu de sens pour les anthropologues. Le nom est un message. » (Armengaud 1985 : 61)
  • Fonction d’identité culturelle : le nom assure pour l’individu l’identité personnelle et culturelle. Par le nom reçu, l’individu s’identifie à une culture propre et spécifique. Dans la mesure où “l’identité ne se négocie pas”, le nom est donc un élément fondamental de cette identité.
  • Fonction d’intégration sociale : le nom reçu marque et assure à l’individu une reconnaissance sociale. Par le nom, l’être est intégré dans la famille et la/une société. Ainsi donc, l’être nommé est appelé à devenir membre à part entière d’une communauté, d’une société, et à s’insérer ainsi dans son histoire.
  • Fonction interpellative : le nom sert à « interpeller autrui, l’appeler, l’interroger, l’invoquer, l’intimer, le héler ou le saluer ». En plus, le nom sert également à bénir autrui ou à le maudire.
  • Fonction référentielle : lorsque nous parlons d’une personne en la désignant par son nom, la fonction utilitaire de référence prime. 
  • Fonction de porteur de message : La personne ayant reçu un nom devient un message vivant, « en maints endroits sous la forme d’un énoncé ramassé et allusif, adressé à des destinataires divers ».

2. Importance de la transmission des noms dans la culture africaine 

2.1 Pourquoi transmet-on les noms?

Selon Shck Tchamna, fondateur de Resulam (résurrection des langues maternelles ancestrales), « Le nom constitue la quatrième dimension ontologique de l’être humain, les autres étant le corps, l’âme et l’esprit. C’est un mot chargé d’énergie potentielle, qu’il faut transformer en énergie cinétique pour mouvoir l’être. Le nom est la partie visible du moi. C’est grâce à lui qu’on existe. Qui n’a pas de nom n'existe pas … »[1]. Pour Doumbi Fakoly « Dans une civilisation, il y a deux catégories de valeurs, les valeurs immatérielles et les valeurs matérielles. Les valeurs immatérielles (morales, techniques, religieuses) déterminent la personnalité d’un individu, donc d’un peuple. C’est à partir de ces valeurs qu’un peuple conçoit son bien-être social sur le plan matériel. Dans la culture africaine, l’importance du nom est fondamentale tant sur le plan profane que sur le plan ésotérique: sur le plan profane, le nom connecte une personne à la branche du peuple africain qui est Afrique, connecte et véhicule l’histoire de ce peuple là. Sur le plan exotérique, le nom met en contact et connecte avec toute la chaîne des ancêtres qui ont porté ce nom là, en d’autres termes le nom met en contact avec le monde invisible et cosmique».[2] 

Transmettre un nom permet de justifier de l’existence d’une personne en tant qu’individu en l’identifiant et en l’insérant dans une société. Plus important encore, cela  permet aussi de transmettre une identité culturelle en la situant par rapport à son arbre généalogique, sa lignée et permettant ainsi de renouer avec sa chaîne ancestrale et de ce fait, de se connecter à son histoire. Marcus Garvey et Winston Churchill ont respectivement déclaré que : “un peuple ignorant de son histoire est comme un arbre sans racines” et “un peuple qui oublie son passé n’a pas d’avenir”.

La transmission de nom est donc l’un des canaux si ce n’est le premier permettant de lutter contre l’aliénation culturelle en assurant un passage du flambeau intergénérationnel car en transmettant un nom, on transmet également une partie de notre patrimoine culturel.

2.2 Impacts et Influences de la colonisation, de la mondialisation et des cultures étrangères sur l’attribution des noms dans la culture africaine

Il ne fait plus l’ombre d’un doute que 400 ans d’esclavage et 100 ans de colonisation ont eu des impacts néfastes, fatals et cruciaux sur l’Afrique et sur l’Africain aussi bien au niveau psychologique, psychique que culturel. L’Afrique, bien qu’étant le continent le plus vieux du monde, est également le continent le plus complexe au vue de ses diversités linguistique, ethnique, tribale, culturelle, spirituelle et anthropologique. Ainsi, lors de la colonisation, pour soumettre un peuple, la stratégie utilisée consistait à l’aliénation culturelle de ce peuple. Chaque être humain se retrouvait alors privé de son nom ancestral et de sa langue au profit d’un nom étranger et d’une langue étrangère qu’ils seront obligés d’accepter et d’assimiler. Nous avons une bonne représentation de la situation dans le film Racine dans lequel le personnage principal Kunta Kinte est contraint d'abandonner son nom et d’accepter celui de Tobi sous le poids d’une torture infernale. Cette stratégie d'aliénation permet ainsi de rompre la chaîne de transmission. Des séquelles de la colonisation sont toujours visibles aujourd’hui. On peut entre autres citer le fait qu' une majorité d’entre nous possèdent des prénoms étrangers ou encore le fait qu’on a recours à nos prénoms étrangers au quotidien pour nous appeler. Tandis que le nom ancestral est très souvent utilisé par le parent pour réprimander, ce qui associé dans l'imaginaire collectif le nom ancestral à la peur, au danger ou à la frustration bien loin de l’éloge et le prestige qu’il devrait représenter.

Avec l'arrivée de la mondialisation, le monde se présente désormais comme un village planétaire avec un brassage et un mélange de culture. Cependant on constate qu’un grand nombre d’Africains ont recours à des noms ou prénoms venant d’ailleurs. Dans son oeuvre Nation nègre et culture, Cheick Anta Diop affirme “Modernisme n’est pas synonyme de rupture avec les sources vives du passé. Au contraire, qui dit modernisme dit intégration des éléments nouveaux pour se mettre au niveau des autres peuples…”[3]

Ainsi donc, le premier impact de la colonisation, de la mondialisation et des cultures étrangères sur l’attribution des noms dans la culture africaine est la perte d’identité de l’Africain. Ceci se traduit par le désintérêt des africains pour les noms africains. Une autre conséquence étant le complexe d’infériorité et la perte d’estime de soi des africains. Comme le dit l’écrivain sénégalais Felwine Sarr, «Des siècles d’aliénation et d’asservissement ont laissé des traces dans la personnalité et la psyché de l’être africain. ce dernier doit guérir des blessures narcissiques et psychologiques qui lui ont été infligées et qui, aujourd'hui, s’expriment sous la forme d’une perte de l’estime de soi, d’un complexe intériorisé pour certains et, pour d’autres, d’un manque abyssal de confiance en soi»[4]. Le second impact est l’amour des noms et prénoms étrangers par les africains. En observant de manière critique la société africaine, l’on constate que les valeurs socio-culturelles traditionnelles se perdent et ainsi de plus en plus de noms et prénoms étrangers ont fait leur entrée dans l’anthroponymie africaine. C’est l’une des raisons qui a emmené les écrivains Shck Tchamna et Fu Tientcheu à écrire l’ ouvrage « Mon Prénom Africain, Mon Prénom Bamiléké. Pour la revalorisation et la réintégration des anthroponymes Africains ». Cet ouvrage est destiné à tous les afrodescendants soucieux de retourner à notre authenticité et à notre identité.

2.3 Avenir de la transmission des noms dans la diaspora africaine

La thématique de la transmission des noms dans la diaspora africaine est d’une importance capitale, dans la mesure où l’africain, quel que soit le milieu où il se trouve, devrait être foncièrement attaché à sa culture et à sa tradition et être un disciple de celles- ci.

Bien qu’il a été montré dans la partie 2.2, le “désintérêt” des africains pour les noms africains, fort est de constater une prise de conscience profonde dans la diaspora de l’identité culturelle africaine. L’on remarque ainsi dans la communauté africaine de l’étranger le fait que celle-ci octroie à leurs enfants à la naissance le nom de leurs ancêtres et parents à la place des prénoms « conventionnels » et « occidentaux ». De ce fait, de manière générale, un désintérêt de plus en plus croissant des prénoms occidentaux et conventionnels se laisse observer dans la diaspora africaine.

3. Quelques exemples de l’attribution des noms 

3.1 Le « Ndap » chez les Bamiléké du Cameroun: cas du peuple Medumba

Le Ndap est une appellation qui marque l’ascendance, le groupe auquel appartient un individu du fait de sa naissance. Il permet de retracer le lignage d’une personne c’est-à-dire : de par son Ndap on pourra se représenter les parents, les grand-parents et plus globalement la généalogie de la personne. 

L’attribution du Ndap ne se fait pas au hasard, mais obéit à une règle bien précise :

Le père donne un Ndap uniquement à ses filles, lui même provenant de sa mère à lui ; de son côté  la mère donne un Ndap à ses filles et à ses fils. Le Ndap de ses fils est celui de son père à elle. 

En résumé les filles reçoivent ainsi dès leur naissance deux Ndap : un du côté paternel et un du côté maternel. le Ndap du côté paternel se reconnaîtra grâce au dérivé “Ngou” dans le nom (Exemple: Ngoukwa, …). Celui du côté maternel se reconnaîtra par la présence du dérivé “Ma” (Exemple : Mantcha, Mandon, …). Les fils ne reçoivent de Ndap que de leur mère et pas du père.[1] 

Le Ndap très souvent réduit uniquement à une fonction d’éloge, représente bien plus que cela : une structure de données dans laquelle sont conservées et protégées les informations du peuple Medumba. Il peut être une indication d’histoire, de lieu géographique (par exemple un lieu touristique, un cours d’eau, …), de mode philosophique de vie (chez les Balengou par exemple), d’origine des parents et grand-parents, un nom de chef de village, …. A partir d’un Ndap on peut retracer toute l’histoire d’un village ou encore remonter tous les sites touristiques d’un village.[2]

3.2 Chez les peuples de l’Afrique de l’Ouest

Les prénoms attribués à la naissance, qu’ils soient protecteurs ou encourageants, prédictifs ou proverbiaux, exaltés ou en apparence indélicats, sont de la plus haute signification traditionnelle. Contrairement au monde occidental où les prénoms sont interchangeables et ne révèlent rien des personnes qui les portent,  un prénom ouest-africain est bien plus qu’une simple appellation pour identifier quelqu’un, c’est un emblème, un symbole. Un prénom simple d’apparence peut contenir la biographie entière d’un individu.[3] 

Le prénom d’une personne permet souvent de déduire ses caractéristiques socio-culturelles : son ethnicité, son sexe, mais aussi le jour de la semaine ou la date de sa naissance, la profession de sa famille, sa classe sociale et politique, sa religion et ses divinités, les attentes et espérances de ses parents, etc. Ce nom peut aussi exprimer les valeurs, les principes éthiques, et les croyances de son entourage.

Au Sénégal, le nom est lourd à porter (en Wolof : « TUR DA FA DISS »). Il est considéré comme une lourde charge, une responsabilité que l’individu devra assumer et sa personnalité devra être le reflet de la signification de son nom.

Le nom peut être indicateur de la profession exercée dans le passé par l’ancêtre fondateur du clan : par exemple les MBOW étaient des cordonniers, les THIAM étaient des bijoutiers, etc.

Cette nomination selon la profession de la famille est parfois aussi observée chez les Yorubas avec l’utilisation d’un préfixe. La progéniture de chasseurs reçoit souvent le préfixe Ode ; les familles de percussionnistes peuvent attacher Ayan à leurs noms ; Ade indique un membre de la famille royale ; Ola est la marque d’une famille riche ; et les enfants dont le nom commence par Ifa sont sans doute issus d’une famille de divinateurs. Avec ce système, le statut social des gens portant les prénoms suivants est immédiatement clair à leurs interlocuteurs : Ayanwale, Ifawole, Adewale, Olatunji, Adeyanju. [4]

En outre, selon l’appartenance de l’individu à un mode de filiation patrilinéaire ou matrilinéaire, le nom peut spécifier le lignage procréateur :

- Dans une filiation patrilinéaire, seule l’ascendance paternelle est prise en compte dans la transmission du nom et des privilèges : c’est le cas chez les Toucouleurs au Nord du Sénégal.

- Dans une filiation matrilinéaire, seul le nom de la mère est prédominant dans la transmission du nom et des privilèges. Le père n’a quasiment aucun pouvoir sur ses enfants. C’est le cas chez les Bassaris au Sud-Est du Sénégal.[5] 

Au Ghana, Togo, Bénin, le premier prénom (prénom traditionnel) de l’enfant est choisi en fonction de son jour de naissance. A chaque jour de la semaine, il existe un prénom féminin et un prénom masculin. Par exemple, en langue Mina au Togo et au Bénin, Lundi signifie Djoda. Le prénom dérivé de la fille sera Adjo et celui du garçon Koudjo/Kodjo. En langue Ashanti au Ghana, Dimanche signifie Kwesida. Le prénom féminin dérivé sera Essi et Kwesi chez les garçons.[6] 

Conclusion 

Il est fondamental, indispensable et urgent pour l’Africain de se reconnecter et se réconcilier avec sa culture et sa tradition. Un des éléments fondamental de cette culture étant l’attribution des noms.

Comme il a été montré et présenté dans cet article, l’attribution des noms assure une pérennisation d’une lignée familiale, une connexion avec les ancêtres et le monde invisible, etc. Possédant 7 fonctions fondamentales, le nom est lié à la culture du peuple étudié et/ou observé. Ainsi donc, il a été présenté quelques particularités de l’attribution des noms chez le peuple Bamiléké du Cameroun et chez les peuples de l’Afrique de l’Ouest.

Suite à la colonisation et aux mutations qui s’opèrent au niveau global (mondialisation), fort est de constater chez l’Africain un certain désamour des noms (et prénoms) africains depuis des décennies. Ceci a conduit à une perte d’identité au cours de ces dernières décennies. Toutefois une autre classe d’afro-descendants, de plus en plus nombreuse, se différencie dans la communauté africaine de l’étranger. Dans cette classe se laisse voir une profonde prise de conscience des valeurs et vertus culturelles africaines, comme par exemple l’attribution des noms. Cette classe attribue de plus en plus à leur descendance les noms de leurs ancêtres et parents, aussi bien disparus que vivants, au détriment des prénoms “conventionnels” et “occidentaux”. 

Bien que la route de la réappropriation de nos valeurs et coutumes culturelles africaines est encore longue, il peut être affirmé sans ambages que face à la mondialisation et aux  influences des cultures étrangères, l’avenir de l’attribution des noms sur le continent et surtout en dehors de celui-ci est prometteur et encourageant. Des initiatives (littérature, colloques, podcasts informatifs, etc) à ce sujet peuvent s'observer aussi bien dans la communauté africaine sur et en dehors du continent.

Bibliographie

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